Autonomie à domicile: ce que le désert commercial nous dit de notre santé collective.

L’autonomie à domicile ne commence pas dans une salle de bains équipée d’une barre d’appui.

Elle commence dans votre votre Région, dans votre ville, dans votre rue et puis seulement, dans votre maison.

Pouvoir acheter du pain, retirer un médicament, marcher quelques centaines de mètres sur un trottoir praticable ou croiser un visage connu pour échanger quelques mots: tout cela participe au maintien à domicile. Quand ces possibilités disparaissent, la dépendance s’installe bien avant l’arrivée du lit médicalisé, de l’aide familiale ou de l’infirmière.

En mai 2025, Le Soir consacrait un article à la disparition progressive des commerces dans les centres-villes et les petites communes. Les vitrines ferment, les services se déplacent vers les périphéries et les zones commerciales conçues autour de la voiture gagnent du terrain.

Cette évolution ne s’explique pas par une seule décision politique. Elle résulte aussi de changements dans nos habitudes de consommation, de l’essor du commerce en ligne, de la concurrence des grandes surfaces, des loyers et de difficultés économiques bien réelles pour les commerçants.

Pourtant, l’aménagement du territoire est essentiel pour notre bien-être. Autoriser toujours plus de surfaces commerciales en périphérie, organiser les déplacements autour de la voiture et laisser les centres villes perdre leurs services sont aussi des choix collectifs.

Et ces choix ont des conséquences sur notre santé.

Le maintien à domicile se joue aussi dehors!

J’habite moi-même dans un petit village. À part une station-service et un petit Delhaize franchisé, tous deux hors de prix, il ne reste qu’un marché le jeudi.

Pour tout le reste, je prends ma voiture et je parcours plusieurs kilomètres.

Ce n’est pas particulièrement compliqué pour moi. J’ai un véhicule, je conduis et je peux porter mes courses.

Mais les personnes âgées? Les octogénaires et les nonagénaires, toujours plus nombreux?

Certains sont âgés, fragiles ou rapidement essoufflés. Certains ne conduisent plus. D’autres n’ont jamais conduit. Ils dépendent d’un enfant, d’un voisin, d’une livraison ou d’un service d’aide pour acheter quelques aliments et aller chercher leurs médicaments.

Une personne peut donc encore savoir se laver, s’habiller et préparer son repas, tout en ayant pourtant perdu une partie de son autonomie parce qu’elle ne peut plus accéder seule à des services essentiels.

Cette dépendance là n’apparaît dans aucune échelle d’évaluation de l’INAMI pourtant elle organise toute la vie quotidienne.

Pour se rendre du domicile au magasin: le trottoir!

J’ai connu une patiente de 84 ans qui voulait simplement rejoindre une épicerie devenue trop éloignée pour elle. Elle a chuté sur le trottoir. Les conséquences de cette chute ont rendu son retour à domicile impossible.

On parlera peut-être de son âge, de sa fragilité ou de son équilibre. On parlera moins du trajet qu’elle a dû effectuer pour acheter quelques courses, de l’absence de banc pour reprendre son souffle et de l’état du trottoir (voir de son absence!).

J’ai également suivi un patient atteint de la maladie d’Alzheimer. Un jour, il est parti chercher son pain comme il l’avait fait pendant des années. Mais la boulangerie n’existait plus. La devanture était devenue une façade résidentielle. Il a cherché un repère qui avait disparu, s’est désorienté et s’est perdu.

Ce sont les conséquences très concrètes d’un environnement qui cesse progressivement d’être habitable pour les personnes âgées.

Le maintien à domicile des seniors nécessite un écosystème

Nous parlons souvent de l’autonomie comme d’une qualité individuelle: savoir marcher, se lever, cuisiner ou prendre ses médicaments.

Cette vision est aussi réductrice qu’incomplète.

L’autonomie dépend aussi de ce que l’environnement permet encore de faire. Elle repose notamment sur:

  • une épicerie accessible à pied, où un pain ne coûte pas un rein (ça rime, en plus)
  • une pharmacie de proximité qui connaît ses patients et peut livrer les personnes isolées
  • des trottoirs entretenus et suffisamment larges pour une canne, un déambulateur ou un fauteuil roulant
  • des passages pour piétons visibles et suffisamment longs
  • des bancs pour permettre de s’arrêter et de reprendre son souffle
  • des transports publics fréquents et utilisables par une personne âgée ou à mobilité réduite
  • un réseau de soins à domicile fiable, humain et formé
  • des lieux où l’on peut encore croiser quelqu’un sans avoir pris rendez-vous.

Un peu de lien de proximité, bon sang!

La fermeture d’un commerce ne provoque évidemment pas, à elle seule, une perte d’autonomie.

Mais l’accumulation compte.

L’épicerie ferme. La pharmacie déménage. Le bus ne passe plus que deux fois par jour. Le distributeur de billets disparaît. Les démarches passent en ligne (et la fracture numérique, hein?!). Le trottoir est devenu difficilement praticable.

À chaque étape, une personne doit demander davantage d’aide.

Un proche fait les courses. Une aide familiale récupère les médicaments. Un voisin conduit au supermarché. Une livraison est organisée. Puis un jour, la personne ne sort presque plus de chez elle. Elle appelle le médecin pour des anti-dépresseurs…

L’autonomie à domicile, c’est aussi une question de santé publique

La santé publique ne se limite pas aux campagnes de vaccination, aux applications de télémédecine ou aux consultations médicales.

Elle commence aussi dans l’organisation très concrète de nos lieux de vie.

Protéger l’autonomie à domicile, c’est donc:

  • préserver des commerces et des services dans les centres-villes et les villages
  • éviter la dispersion continue des activités dans des zones uniquement accessibles en voiture
  • entretenir les trottoirs et aménager des espaces de repos
  • proposer des transports locaux utilisables par les personnes fragiles
  • soutenir les marchés, les commerces ambulants et les services de livraison de proximité
  • conserver des lieux où les habitants peuvent se rencontrer
  • intégrer le vieillissement et le handicap dans chaque décision d’aménagement.

Ce sont des décisions politiques qui déterminent qui pourra continuer à participer à la vie collective.

On affirme vouloir permettre aux personnes âgées de rester chez elles le plus longtemps possible mais on ne fait rien pour le lui permettre.