Nutrition et cicatrisation: pourquoi une plaie stagne?
Une plaie ne cicatrise jamais seule, elle cicatrise parce qu’un organisme entier mobilise de l’énergie, des protéines, de l’oxygène et des micronutriments pour reconstruire les tissus.
Le pansement doit créer un environnement favorable autour de la plaie. Il absorbe, il protège, il maintient l’humidité nécessaire et limite les agressions extérieures. Mais le pansement ne fait pas tout. Il ne peut pas compenser une dénutrition, une mauvaise vascularisation, une pression permanente, une infection, un diabète déséquilibré ou une anémie.
En tant que référente soins de plaies, on m’appelle régulièrement pour des patients chez qui les pansements se succèdent sans résultat. La plaie est nettoyée, désinfectée, le matériel est adapté, parfois même fort coûteux. Et pourtant, la cicatrisation n’avance pas.
Le corps dispose-t-il de ce dont il a besoin pour réparer la plaie ?
Rechercher ce qui bloque la cicatrisation
Une plaie qui ne cicatrise pas peut manquer de zinc, de vitamine C ou de protéines.
Mais elle peut aussi être soumise à une pression constante. Elle peut être mal perfusée en raison d’une artériopathie. Un œdème important peut empêcher les échanges tissulaires. Une glycémie trop élevée peut entretenir l’inflammation et favoriser les infections.
Avant de proposer un complément alimentaire, il faut donc examiner l’ensemble de la situation:
- la cause de la plaie
- la circulation sanguine
- la présence d’un oedème ou d’une infection
- les pressions et les frottements
- l’équilibre du diabète
- la douleur
- les traitements en cours qui peuvent ralentir la cicatrisation
- l’alimentation et l’hydratation
- la capacité réelle du patient à faire ses courses, cuisiner, mâcher et avaler.
La nutrition ne remplacera jamais la décharge d’un pied diabétique, la compression adaptée d’un ulcère veineux ou un support efficace contre les escarres.
Et inversement: le meilleur protocole de pansement peut échouer si l’organisme n’a plus les moyens de reconstruire. C’est un tout.
Gérer la dénutrition
On imagine souvent qu’une personne dénutrie est nécessairement maigre. C’est faux: on peut être en surpoids et dénutri parce que l’alimentation ne se compose que de « calories vides »: pizza, hamburger, plats surgelés dans lesquels il n’y a pas le moindre micronutriment.
Cette dénutrition peut avoir plusieurs causes, qui peuvent s’additionner. Il faut donc mener une enquête :
- Avez-vous perdu du poids récemment ?
- Vos vêtements sont-ils devenus plus larges ?
- Que mangez-vous réellement sur une journée ?
- Combien de repas avez-vous sautés cette semaine ?
- Qui fait les courses et prépare les repas ?
- Avez-vous mal lorsque vous mâchez ou avalez ?
- Êtes-vous rassasié après quelques bouchées ?
- La douleur, les nausées, la constipation ou la fatigue vous empêchent-elles de manger ?
Un réfrigérateur rempli ne prouve pas que le patient mange. Une assiette servie non plus.
L’énergie et les protéines d’abord
Une personne qui ne mange pas assez utilise les protéines comme source d’énergie au lieu de les consacrer à la réparation des tissus. Chez une personne âgée malade, dénutrie ou porteuse d’une plaie chronique, les besoins protéiques peuvent être sensiblement augmentés. Les recommandations ESPEN évoquent généralement des apports de l’ordre de 1,2 à 1,5 g de protéines par kilo et par jour chez les personnes âgées confrontées à une maladie aiguë ou chronique.
Ce chiffre doit être adapté aux fonctions rénale et hépatique du patient. Chez une personne obèse ou très œdématiée, il serait absurde de multiplier automatiquement son poids réel par 1,5. Chez un patient atteint d’insuffisance rénale, les objectifs protéiques doivent être discutés avec le néphrologue. Les besoins liés à la plaie doivent être mis en balance avec la protection rénale.
Dans la vie quotidienne, l’objectif consiste surtout à remettre une source de protéines dans chaque repas:
- œufs, poisson, volaille ou viande
- yaourt grec, fromage blanc ou fromage
- légumineuses
- tofu ou autres alternatives végétales suffisamment riches
- complément nutritionnel oral lorsque l’alimentation ne suffit plus.
Chez une personne qui mange peu, je préfère enrichir de petites portions plutôt que de présenter une assiette énorme qu’elle ne touchera pas. On peut ajouter un oeuf, du fromage, du lait en poudre, une matière grasse de qualité ou une préparation protéinée adaptée.
Le complément nutritionnel oral se prend généralement entre les repas. Il ne remplace jamais un repas: nous ne gagnerions rien.
Le zinc: l’indispensable
Le zinc intervient dans la division cellulaire, l’immunité, la synthèse des protéines et la réparation tissulaire. Un déficit peut donc ralentir la cicatrisation. Son absorption intestinale diminue dès 40 ans. Toutes les personnes âgées de 60+ devraient penser à se complémenter quotidiennement en zinc, surtout en hiver.
Deux précautions sont à prendre, cependant: il faut arrêter le zinc pendant un épisode infectieux. S’il intervient chez l’homme dans la division cellulaire, c’est le cas également des virus et bactéries.
Et si du zinc et du fer sont prescrits simultanément, il est préférable d’espacer les prises. L’un le matin, l’autre le soir.
La vitamine C: nécessaire à la production du collagène
La vitamine C participe directement à la formation et à la stabilisation du collagène. Une carence sévère fragilise la peau, les vaisseaux et les tissus, jusqu’à provoquer des troubles de cicatrisation. Saviez-vous qu’on voit réapparaître des cas de scorbut, tant certaines personnes ont une alimentation carencée? Cette maladie peut encore apparaître chez des personnes qui mangent très peu de fruits et de légumes, souffrent de troubles de la mastication ou vivent dans une grande précarité alimentaire.
Lorsque les apports sont manifestement insuffisants, une supplémentation peut être envisagée, surtout en présence d’une plaie chronique.
Le fer: l’allié à double tranchant
Une anémie réduit la capacité du sang à transporter correctement l’oxygène. Or, sans oxygénation suffisante, la réparation tissulaire devient plus difficile.
Mais une anémie n’est pas automatiquement une carence en fer. Elle peut être liée à une inflammation chronique, une insuffisance rénale, un saignement, une carence en vitamine B12 ou B9 etc
Le médecin peut investiguer via une prise de sang:
- une numération sanguine
- une ferritine
- une saturation de la transferrine
- une CRP
- un dosage de la vitamine B12 et des folates (B9)
- une évaluation de la fonction rénale.
S’il s’agit bien d’une carence en fer, nous préfèrerons toujours corriger la carence via l’alimentation: viande rouge, abats, boudin noir. En revanche, ni l’ortie ni la spiruline ne corrigeront seules une anémie ferriprive importante.
Mais lorsque la carence est importante ou si la personne n’est plus capable de manger 100g de steak saignant, un complément peut être nécessaire, avec précaution, à cause du caractère pro-oxydant du fer.
Vitamine A et bêta-carotène
La vitamine A intervient dans le renouvellement de l’épiderme, la différenciation cellulaire et l’immunité.
On la retrouve directement dans certains aliments d’origine animale. Les caroténoïdes présents dans les légumes orange et verts peuvent également être transformés par l’organisme en vitamine A active.
Cette conversion dépend toutefois de plusieurs facteurs, dont le statut en zinc, la digestion des graisses et l’état général.
Je privilégie donc d’abord une alimentation variée comprenant notamment tout ce qui est orange et vert: carottes, potiron, patate douce, épinards et légumes verts etc
On ne complémente jamais en vitamine A, on préfère les compléments de bêta-carotène associés à du zinc.
Les Oméga-3
Les oméga-3 EPA et DHA participent à la régulation de la réponse inflammatoire et à la structure des membranes cellulaires.
Mais tout le monde n’apprécie pas les poissons gras tels que les sardines, les maquereaux, les harengs ou le saumon. Alors, une complémentation peut être envisagée en se rappelant que les oméga-3 ne referment pas directement une plaie. Ils participent à l’équilibre général du terrain.
Devant une plaie qui stagne
Je conseille d’ajouter une source protéique au petit-déjeuner, d’enrichir une soupe, de fractionner l’alimentation, de remplacer une collation riche en calories vides (biscuits, gâteaux industriels etc) par un aliment riches en macros et micros nutriment et/ou de tester un complément adapté.
Une plaie ne se refermera pas correctement sur un organisme qui manque durablement d’énergie et de protéines.
C’est particulièrement vrai chez les personnes âgées, après une hospitalisation, en présence d’un cancer, d’une maladie respiratoire chronique, d’un diabète ou d’une plaie très exsudative.
On peut changer de pansement dix fois. On peut essayer la dernière mousse, la dernière fibre ou le dernier protocole. Si la personne ne mange presque plus, perd ses muscles et manque des éléments nécessaires à la reconstruction, la cicatrisation continuera à piétiner.
